Ce que je continue d’apprendre et en quoi c’est essentiel
Je tiens à être honnête sur un point.
Lors d’une récente réunion du Comité des femmes, j’ai déclaré ouvertement qu’il y a, dans les débats menés en son sein, des concepts et des idées que je ne suis pas certain de saisir pleinement. L’intersectionnalité en fait partie. Pas le mot en soi, je sais ce qu’il signifie en théorie. Quant à sa mise en pratique, c’est une autre paire de manches. En quoi cela change-t-il notre façon de syndicaliser ? Quelle forme cela devrait-il prendre dans une convention collective ? Comment nous emparer d’un concept qui a du sens dans une salle de réunion à Genève et le rendre concret pour un syndicat au Zimbabwe, en Indonésie ou en Norvège ?
Je n’ai pas encore trouvé la réponse. Et je pense que cela mérite d’être admis haut et fort, car j’imagine bien ne pas être le seul dans le cas.
De la compréhension à l’action
Lorsque le concept de programme de transformation m’a été expliqué pour la première fois, il y a plusieurs années, j’ai trouvé la logique sous-jacente évidente. Si l’on veut résoudre un problème, il faut s’attaquer à ses causes profondes. Il ne s’agit pas d’une idée radicale. C’est tout simplement du syndicalisme efficace.
L’intersectionnalité suit ce même raisonnement. Les travailleuses et travailleurs ne se résument pas à leur statut. Ce sont des femmes, des migrants, des personnes de couleur, des ouvrières et des ouvriers âgés, des jeunes salariés sous contrat précaire. Leur expérience du monde du travail est façonnée par tous ces éléments pris à la fois et non un par un. Un syndicat qui ne perçoit qu’une seule dimension de l’identité de ses membres passera à côté des obstacles qui comptent le plus pour ces derniers. Il négociera des avancées qui semblent certes intéressantes sur le papier mais qui laisseront pour compte les plus vulnérables.
Vu sous cet angle, ce n’est pas compliqué. La logique est au rendez-vous.
Mais la logique et la pratique sont deux choses distinctes. Grâce à la réflexion posée par le Comité des femmes depuis de nombreuses années et à l’issue du Congrès de Sydney en novembre dernier, j’ai fini par comprendre ceci : c’est dans l’écart qui existe entre la compréhension d’une idée et sa mise en œuvre concrète que réside le véritable travail. Ce cap, la plupart d’entre nous ne l’ont pas encore dépassé.
Cinq étapes, pas qu’une seule
Lorsque je réfléchis à la progression actuelle au sein de notre organisation, je la visualise en étapes.
Faire comprendre la thématique de l’intersectionnalité au sein de notre modeste secrétariat à Genève a constitué une première étape. Faire en sorte que notre Comité exécutif l’assimile en a été une autre. Amener un Congrès de plus de 1.000 délégués à voter à l’unanimité en faveur d’une résolution féministe marque la troisième. Chacun de ces jalons a nécessité une préparation substantielle, des échanges factuels et du temps réellement consenti.
Mais la cinquième étape, qui consiste à amener nos 530 affiliés à travers le monde à comprendre non seulement ce que dit la résolution mais aussi ce qu’elle signifie concrètement quant à la manière dont ils se structurent, négocient et représentent leurs membres, s’avère la plus importante de toutes. Et nous ne l’avons pas encore franchie.
Je ne dis pas cela pour critiquer. Je le dis pour dresser un bilan honnête de nos avancées actuelles et de ce qu’il reste à accomplir. Si vous vous rendiez aujourd’hui auprès de bon nombre de nos membres et que vous leur posiez deux questions simples, à savoir que signifie cette résolution en théorie et comment comptez-vous la mettre en œuvre dans la pratique, je pense que les réponses indiqueraient clairement que nous avons encore un long chemin à parcourir. Certains de nos affiliés ne sont pas encore convaincus. D’autres ne sont pas encore disposés à passer à l’action. La plupart se positionnent entre les deux, essayant d’intégrer ce que cela exige d’eux dans leur contexte spécifique, avec leurs adhérents spécifiques, dans leur pays spécifique.
C’est cette mission qui nous attend.
Les cas les plus sensibles
Il est aisé de parler d’égalité des genres et d’intersectionnalité au sein d’un syndicat doté de ressources suffisantes, dans un pays où les femmes occupent déjà des postes de direction, sont déjà entendues et se trouvent déjà en position de force. Si ces discussions restent nécessaires elles ne sont pas des plus ardues.
Les cas les plus sensibles concernent des syndicats qui se battent encore pour une reconnaissance élémentaire. Imaginez un syndicat de mineurs dans un pays où les conditions de travail se révèlent dangereuses et les salaires dérisoires, où le syndicat consacre toute l’énergie dont il dispose à simplement essayer d’obtenir un petit avantage supplémentaire pour ses adhérents. Comment demander à ce syndicat d’inclure aussi l’intersectionnalité dans sa réflexion ? Comment faire valoir qu’il ne s’agit pas d’un fardeau additionnel mais d’un atout ?
La réponse, à mes yeux, est la même que celle qui s’applique partout : une main-d’œuvre unie est une main-d’œuvre plus forte. Si les femmes de votre secteur ne se sentent pas prises en compte par votre syndicat, elles n’y adhéreront pas. Si elles n’y adhèrent pas, votre pouvoir de négociation s’en trouve affaibli. Ce n’est pas compliqué. Mais faire passer ce message, dans un contexte où la survie semble plus urgente que l’inclusion, s’avère extrêmement difficile. C’est un défi auquel je suis toujours confronté et, à ce jour, je ne détiens pas de réponse définitive.
Les exigences d’une alliance véritable
J’entends souvent le mot « alliance ». Je l’utilise moi-même. Mais je me suis interrogé sur son sens réel, au-delà du simple fait de voter « oui » lors d’un congrès.
Le plus important, d’après moi, c’est le temps. L’agenda d’un dirigeant syndical est surchargé. Il y a toujours quelque chose de plus urgent, toujours une autre crise, toujours une autre négociation à gérer. Si vous voulez vous poser en allié véritable, vous devez décider que cet exercice de compréhension mérite de mettre de côté un autre point de votre liste de choses à faire. Si vous ne prenez pas cette décision, vous n’êtes pas vraiment un allié. Vous vous contentez d’être une personne qui vote dans le bon sens.
L’alliance commence par la volonté de comprendre. Il ne s’agit pas seulement d’accepter la résolution mais de prendre le temps de se demander : qu’est-ce que cela signifie pour le syndicat précis que je dirige, à l’endroit précis où je travaille, avec les membres précis que je représente ? Qu’est-ce qui changerait si je prenais réellement cela au sérieux ?
J’estime que nous ne sommes pas encore assez nombreux à nous être posé cette question. Je m’inscris dans cette catégorie de personnes.
Ce que le Comité des femmes a construit
La résolution féministe n’est pas venue d’en haut. Elle est issue du Comité des femmes, d’années de travail menées par des femmes qui mesurent, par leur propre expérience, ce qui est en jeu. Ce sont des femmes qui ont gravi les échelons grâce à leur lutte continue. Qui se sont frayé un chemin au sein de structures qui n’étaient pas conçues pour elles. Qui savent, mieux que quiconque, ce qui est nécessaire et pourquoi.
Elles ont inscrit ce sujet à l’ordre du jour parce qu’elles connaissent le prix à payer s’il n’y figure pas. Et elles ont fait preuve de patience envers celles et ceux d’entre nous qui ont mis plus de temps à ouvrir les yeux.
Cette patience n’est pas sans limite, à juste titre.
Une remarque sur les privilèges
Il y a un fait que je dois reconnaître. J’aborde cette discussion depuis une position de grand privilège. Je suis un homme blanc originaire de Norvège, un pays où les droits des travailleurs sont bien ancrés, où les femmes occupent des postes de direction et où les conditions de travail d’un homme comme moi comptent parmi les meilleures au monde. Cela détermine à la fois ce qui me semble évident et ce que j’ai du mal à percevoir. Cela implique que je dois redoubler d’efforts pour appréhender des obstacles que je n’ai jamais rencontrés. Ce n’est pas une excuse. C’est un motif pour offrir une écoute plus attentive.
Où j’en suis aujourd’hui
Je comprends l’intersectionnalité. Je crois en la résolution féministe. Je m’engage pleinement dans cette transition.
Mais je suis aussi suffisamment honnête pour admettre que je suis encore en train de définir ce que cet engagement exige de moi, au quotidien, en termes concrets. Je suis toujours en discussion, avec mes collègues, avec le Comité des femmes et avec moi-même sur la manière dont ces concepts devraient réellement changer notre façon d’agir.
Je pense qu’il s’agit là de la posture juste. Pas satisfait. Pas au bout du chemin. Toujours en train de s’interroger.
Ce que je sais, c’est ceci : les syndicats qui seront les plus forts dans dix ans sont ceux qui comprennent pleinement leurs adhérents, dans toute leur complexité et qui recrutent à partir de cette connaissance. La résolution que nous avons adoptée à Sydney n’est pas un simple document. Elle donne une orientation. Et le travail consistant à avancer dans cette direction, sérieusement, pratiquement, à tous les niveaux de notre organisation, ne fait que commencer.
Je m’engage à œuvrer dans ce sens. Et je continue à étudier la façon de m’y prendre.